Le Monde Diplomatique: Effets pervers de la lutte anticorruption en Europe centrale

April 2018

Aux élections législatives tchèques d’octobre 2017, le parti du milliardaire Andrej Babiš, magnat de l’industrie agroalimentaire et de la presse, a renversé la classe politique traditionnelle en obtenant près de 30 % des voix, alors qu’aucun autre parti ne dépassait 12 %. Lorsqu’il a fondé l’Action des citoyens mécontents (ANO, acronyme signifiant « oui » en tchèque), en 2011, M. Babiš arguait que seul un homme d’affaires prospère, qui ne venait pas de la politique, pouvait remplacer une élite corrompue. Fort de sa compétence, de son efficacité et de sa fortune, il incarnait la solution. Il était « assez riche pour ne pas avoir besoin de voler », selon un argumentaire rodé par l’ancien maire de New York Michael Bloomberg ou le président ukrainien Petro Porochenko.

« Je ne suis pas un escroc, nous affirmait-il lors d’un entretien avant les élections. « Les autres le sont-ils ? », lui avions-nous demandé. « Oui. »

Bien que moins ouvertement démagogue ou xénophobe que d’autres figures politiques de la région, le nouveau premier ministre tchèque — qui dirige un gouvernement minoritaire fragile — n’en reste pas moins du même acabit. L’Office européen de lutte antifraude (OLAF) a trouvé de multiples irrégularités dans l’usage des 2 millions d’euros de fonds européens dont il a pu bénéficier pour la construction d’un complexe hôtelier au sud de Prague. Quelques semaines avant les élections, le Parlement avait levé son immunité afin qu’il soit jugé — un vote renouvelé en janvier 2018. Mais les électeurs se méfiaient tant des autres candidats qu’ils ont accordé à M. Babiš le bénéfice du doute. Après tout, ces allégations provenaient de l’« élite corrompue », et, quand bien même elles seraient avérées, ponctionner l’argent de Bruxelles n’est pas vraiment perçu comme un crime : « Ce n’est pas notre argent, donc nous pouvons le voler », résume Balázs Jarábik, chercheur à la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Finalement, grâce à la force de persuasion de M. Babiš, à l’incompétence (...)